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Un marais

cigognes et spatules
12 mars 2021, par Dominique

plumes et poils

Mettons que la terre soit un enfer. Il s’y trouve pavé de bonnes intentions. Le bonheur est à portée, pour preuve ces pêcheurs installés le long du canal. Un parasol les protègent du vent de nord ouest assez fréquent. La voiture est ouverte, la radio rire et chansons à portée d’oreille couvre le bruit de la circulation de la départementale parallèle au canal. Celle-là les assure qu’ils sont tout de même civilisés. Dimanche, on votera tranquillement pour les nationalistes « qu’on n’a jamais essayés ». Si le pays retrouve l’essai précédent oublié, celui de Pétain et toute sa bande, on pourra toujours pêcher la carpe en écoutant rires et chansons à quelques pas de la départementale. L’intention paradisiaque régionale est également disponible pour l’ornithologue à jumelles. On peut visiter la réserve comme on le fait en Afrique, c’est très convaincant. On roule au pas dans son vrai faux véhicule tout-terrain. On s’arrête au pieds des nids de cigognes qui craquettent ; un peu loin peut-être mais, grâce à Nature-Magasinprix, le visiteur dispose de jumelles automatiques, des vanneaux, des tadornes de Belon, des busards, des cygnes, tout à leurs parades printanières. Dimanche, on songera un moment à voter pour le candidat vert, avant de voter plus tranquillement. Si le pays se retrouve gouverné comme devant, on pourra toujours photographier un héron à deux cent mètres. Le promeneur atrabilaire a été vu par là. Qu’il ne vienne pas se plaindre, il aura vu, dit-on, sept spatules s’abattre dans une roselière. Ne sait-on pas, de plus, qu’il est l’un des membres d’une association de fait, au titre de La Retraite Heureuse ? Ironie ? Quand les associés n’exposent là que le vrai faux de leur situation ? Ces retraités ne sont que l’imitation contemporaine synthétique des très-petits rentiers fin-de-siècle tout en plâtre disparus entre les deux guerres mondiales. Ils ne sont plus employés, cultivent leur jardin voltairien, s’illusionnent d’une culture perdue. Ils ne se regardent pas sans rire, comme les augures au temps de Pline l’ancien. Ce rire est-il sarcastique ? Grotesque ? Il n’y a plus à choisir. Au moins, se disent-ils pour sauver leur pauvre mise, ne sont-ils pas sérieux. Devinent-ils que leur position est fragile ? Le cynisme droitier leur est promis pour demain, ou le goût conférencier d’extrême gauche, et surtout, pour après demain, le silence sceptique du septième âge auquel est dû le septième ciel de l’hospice.

photo Yann Cambon (cigognes) et Marc Fasol (spatules)


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