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Jan de Weck et ses lectures

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2 août 2020, par Dominique

La Bociédé du Pistocle

On a beau le savoir, ça fait drôle. Savoir que toute découverte, toute création, tout et n’importe quoi peut faire office de machin à retourner comme une chaussette n’empêche en rien la surprise de trouver un soir son lit en portefeuille. On ne couche pas dans ces cas-là. J’ai lu Muray et j’ai découché.

Prenez Freud et supprimez le caractère sexuel des pulsions, par ici la monnaie. Prenez Marx et supprimez les classes, pareil. Prenez Debord et supprimez la société, de même.

Muray ne jette pas la libido sexuelle par la fenêtre, c’est au moins ça qui n’est pas perdu. Mais d’y jeter la division des classes le réduit au discours anthropologique : l’Homme. Il aura beau dire, dire que dans Festivus festivus, comme dans Sapiens sapiens, Homo a disparu, il est bien là de ne plus y être. Pourquoi faire compliqué quand c’est simple comme bonjour. La simplicité, il n’y a que ça de vrai. Dites simplement qui commande, et toute l’affaire de Muray est dans le sac, de la gauche intermittente à la droite abonnée.

Muray ne veut pas voir qui commande : est-ce que ça l’arrange ? Il est de ceux qui lisent La Boétie (le Contr’Un, n’est-ce pas) en faisant de l’Un l’Homme, ce qui demande le mea culpa généralisé, à l’excepté de celui qui refuse de regarder latélé ou d’aller à l’opéra. On n’en reste pas moins abonné, mon cher Monsieur. Abonné aux « tous pourris » par exemple, à « la fin de l’Histoire est derrière nous » par exemple, à « les patrons sont des salauds, les ouvriers des cons, d’ailleurs y a pu d’ouvriers » par exemple. J’en passe.

Oui, mais Muray était un énervé de première, et il avait lu tous les livres. Aussi est-il conseillé par votre serviteur de le lire sans trop tarder. Une part de ce qui nous commande hésite en effet sur la méthode, et c’est elle qui parle Muray. Il se croit un Bernanos mais Bernanos s’est tué à dire qu’il ne voulait pas commander. Bloy, il n’aurait pas fallu lui donner le manche et le croc à phynances, par contre. Notre minisinistre de l’intérieur est sur le même tempo, c’est à croire qu’elle l’a lu — bien sûr que non, chez ces gens-là, on ne lit plus depuis longtemps si on a jamais lu. Donc, dans le même temps où la gauche servitude est employée aux affaires, la droite servitude va frapper et tenter de redresser les exagérations « festives », les dérives « bobottes ». Ce sera sans effet, comme le souligne très justement Muray, qui n’a pas la vue courte de ses commanditaires (il n’en a pas).

Je suis très embêté car Muray est mort. Dernièrement, des activistes ont pu récupérer pour 5000 euros de marchandises au Magasinprix, distribuées ensuite, au tempo de Robin des bois, auprès de sans-papiers. Des passants honnêtes sans volonté se récriaient : « C’est du vol ! », ignorant que la société qui permet les Magasinprix les a soustraits toute leur vie de leur vie même. Je ne peux vous parier que Muray n’en aurait rien dit, ou des bêtises. C’était le genre de spectacle qui ne l’intéressait pas. Pas une seule anecdote de ce genre dans son bouquin.

Comme aurait dit Debord, suivez le trajet de Madame Élisabeth Levy, qui « converse » avec Muray, elle promet. Faites-moi confiance, Élizabeth, je ne suis pas Debord, je ne vais pas me tromper.

Dans un tout autre genre, un genre au poil près — nécessaire, poil de la dérive, du clinamen épicurien — diamétralement opposé, vous lirez pour vous ventiler les neurones de ces humeurs catholiques, apostoliques et romaines, Des images et des bombes, du collectif Retort. Vous y vérifierez que le retournement de fausset n’est pas obligatoire, s’il est recommandé. Vous vous ferez une meilleure idée des travaux en la page qui vous attend si vous ne souhaitez pas en finir. Alors peut-être reprendrez-vous : aux originaux.

Philippe Muray, Festivus festivus, conversations (ah ! comme j’apprécie ce « conversations » !) avec Élizabeth Levy, Flammarion, collection Champs essais, 486 p., 13 euros.

Retort (collectif), Des Images et des bombes, éditions Les prairies ordinaires, 2008, 208 p., 14 euros)

photos D.M.
logo tiré d’une page de Franco Constantini


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