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Hommes de plume

Marta Krol, Le matricule des anges n° 142, avril 2013
10 avril 2013, par Dominique

L’œuvre descriptive, expérimentale et ludique d’un universitaire anglais revisitée par un promeneur français.

Il fallait qu’une passion notoire de l’éditeur pour le thème de l’oiseau rencontre celle d’un auteur également identifié comme ornithophile, pour qu’un livre pareil voie le jour. Passion tout en démesure (500 pages denses), qui contrevient aux attentes liées au genre et déstabilise les habitudes, qui séduit, agace, désarme, intrigue, qui vous tient en haleine pour aussitôt vous épuiser, puis vous rappelle et vous récompense de quelque phrase savoureuse – en somme, objet improbable que voilà.

D’Arcy Wenthworth Thompson, également auteur de Forme et croissance (Seuil 1994), ne fut pas, comme on pourrait le croire à l’aune de certaines pages de ce volume, une sorte du Robert Burton de l’oiseau, un érudit à l’esprit baroque ainsi formé par l’air de son temps. Non point : « En 1936, l’année de la réédition du Glossaire paru pour la première fois en 1895, d’Arcy a 76 ans ». Voilà qui le situe non loin de la modernité, et nous laisse perplexe. Davantage que d’apprendre le peu de moyens dont il disposa (« Le beau papier sur lequel il (l’ouvrage) est imprimé m’a été offert par un ami »), car le type d’entreprise ne relevait guère d’un profil pragmatique, ni inquiet de rentabilité.

wild turkey

Investi dans une recherche du mot autant que de la chose, engageant d’une manière audacieuse une perspective lexicographique en même temps que naturaliste, le projet consiste à répertorier tous les oiseaux connus des Grecs depuis l’Antiquité, et à réunir, à propos de chaque nom d’oiseau, l’ensemble des connaissances aussi bien onomasiologiques (au sujet du mot), que sémasiologiques (au sujet de la chose volatile désignée). Ajoutons que les sources, dûment citées dans un effort bibliographique invraisemblable, sont tour à tour savantes, littéraires ou populaires, à savoir traités (où règne Aristote), fables (Ésope & Co.), poèmes (Ovide, Virgile, Lamartine et plus), pièces de théâtre, récits oraux (de Homère à la petite histoire), jusqu’à la symbolique des hiéroglyphes, dont trois versions sont re-produites à propos de l’ibis. L’instruction du lecteur se fait pointue : « La fiente de vautour posée à sécher fait expulser le nouveau-né, un remède souvent convoqué par les médecins arabes ». Le mâle de la huppe emmure sa partenaire dans un nid (puant), la nourrit par un petit trou, et ne la libère, avec la couvée, que bien plus tard. Le cygne n’a jamais chanté. Le corbeau reste fidèle toute sa vie, « est bon météorologue et prévient les tempêtes ». D’une si patiente quête philologique, naturaliste et anthropologique le lecteur aurait tendance à créditer plutôt quelque honnête homme de la Renaissance, ou du cœur des Lumières, qu’un chercheur qui a bien connu le début du XXe siècle. Visée universelle donc, en quoi la parution française, en cet hiver 2013, administre une claque magistrale aux idéaux ambiants qu’elle vient jauger. Écoutons un peu l’auteur : « II y a quarante ans, j’étais
intéressé par l’aspect symbolique ou mythique des animaux et des oiseaux qui ont leurs homologues, leurs paradeigmata, parmi les constellations. Les mythologues de notre temps ne font pas grand cas des mythes astronomiques. Mais les vieux symboles du Lion, du Taureau, de l’Aigle et de l’Homme, qui indiquaient les points cardinaux de l’année antique, sont clairs et indubitables (...) ».

Clairs et indubitables ? Entendu ce décalage entre la teneur du texte et celle du contexte, mieux valait que la traduction s’en joue, en se faisant plastique, interrogative, sinon désinvolte. Car rien, pas même l’ordre alphabétique des entrées, n’a été abandonné par Dominique Meens à la tradition d’un glossaire encyclopédique. Le lecteur se meut ici entre dénominations grecques, dates, bouts de phrases (« J’ai plusieurs motifs » figure comme entrée) et patronymes divers, organisés par la nécessité d’un coup de dés, et traités d’une manière inégale, selon la richesse du texte initial (les articles aetos (aigle) ou pelargos (cigogne) constituent presque des textes autonomes) mais aussi selon l’inspiration du traducteur, décomplexé quant à ses confessions ironiques et associations multivectorielles. Le lecteur est vite gagné par le sentiment que Dominique Meens, à part d’Arcy, Sophocle, Pline ou Buffon, fréquente Lacan plus qu’il ne le cite ; et qu’il en a contracté des manières de dire tantôt abruptes, tantôt brillantes, ou obstinément opaques. Voilà qui vient pimenter le ton docte et pontifiant, où l’ennui nous menaçait, de M. d’Arcy. Encore que, on pouvait trouver à s’en délecter : confer toutes ces mélopées, cascades, débauches, tempêtes, orgies de mots, de dénominations taxinomiques en multiples langues et dialectes (islandais, lettonien, maltais, irlandais, asturien, turkmène...) – précieusement cueillies et consignées, que les deux hommes se plaisent à interroger et éprouver quant à leur véracité et capacité classificatoire. Les oiseaux, d’accord, on peut rester sur sa réserve. Mais rien que pour tous ces mots, merci.

Marta Krol, Le matricule des anges n° 142, avril 2013

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