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Bouts de bout de monde

une archive de Jan de Weck
13 juillet 2020, par Dominique

cinéma,

ou quand le progrès filme la décadence, parce que le progrès induit la décadence et la décadence le progrès ; ou quand la caméra Beauviala deux perfs filme la télévision ; ou quand le cinéma filme la traite à la main ; et j’en passe, de La Vie moderne, film de Raymond Depardon, non de La Vie moderne, hébergement touristique en Yourte (habitat naturel Mongol) à Céaux.

Le succès « critique » se démontre encore une fois comme le négatif de ce qu’il aurait fallu faire : de la critique. Mon court examen du film de Depardon en dira plus sur moi que sur son film qui en dit plus sur lui que sur les paysans qu’ils a filmés.

J’ai l’impression que Depardon n’y connaît rien en agriculture. Du coup, ses interlocuteurs ne peuvent guère dialoguer avec lui. Pourquoi on les croit taiseux. Dans le dialogue au tracteur, Depardon donne l’impression que le bonhomme a l’esprit vide tant qu’il ne le questionne pas, soit qu’un taiseux n’a pas de phrase en tête quand il se tait. Je soupçonne que tous ces gens se parlent entre eux. J’ai vécu ça : un groupe de paysans discutent, j’approche, ils se taisent. S’ils savent que j’en connais un bout, ils continuent. Le paysan ne se mêle pas de cinéma, pourquoi le cinéma se mêle-t-il des paysans ?

Le plan d’abord des fermes évoque l’introduction de Shining. J’appelle ça le plan baleine (la façon dont elles avalent 100 tonnes de flotte pour en filtrer les crevettes). Le plan destinal, le plan du fatum, écrit par Kubrick. Donc, plan baleine sur la route. Pourquoi ? Ça ne fait pas que dire qu’on arrive au bout du monde. On y arrive par la route. Depardon suit la route, accepte la route, subit la route. Je dis que c’est un point de vue non critique, ou a-critique. Il prendrait les choses comme elles lui viennent quand il y va. Mais il y va par la route. La route n’est pas critiquée. Or la route est cette chose qui finit toujours et partout sur un bout du monde, que vous quittiez Marseille pour Paris, ou Pékin pour la Mongolie. La route ? Quelle route ? Que j’aille au Caillou qui bique, chez Verhaeren, que je me conduise au 7 Liesstraat à Anvers, je finis comme la caméra de La Vie moderne sur une impasse que j’appelle « chez moi » (d’autres do mi si la do ré), ça n’est pas un bout du monde.

Depardon est nostalgique. Son point de vue est nostalgique. Or, la nostalgie n’a pas lieu d’être. La nostalgie est un point de vue dépressif. Pas empathique pour un sou. Un paysan dit qu’ailleurs il est heureux, à travailler dans une auberge : Depardon n’y va pas. On finirait, au vu du film, par prendre ce type pour un idiot, pour l’idiot de la famille ou du village, quand c’est Depardon l’idiot, puisqu’il s’entête à filmer le type là où le type ne trouve aucun intérêt à être filmé. Depardon se trouve là dans la même position que les parents de cet homme : « tu es là, tu y restes, tu nous le dois ». Remarquez l’équivoque de ce « dois » qui provoque parfois de sanglantes revanches, à la grande stupeur des amateurs de progrès. En d’autres lieux, je pense à la banlieue parisienne, ces mouvements de rage se déploient à la surprise des documentaristes et autres journalistes, caméras écrabouillées, véhicules incendiés. Si ce n’est le cas ici, c’est que Depardon fréquente ces gens depuis longtemps, tout son monde lui est acclimaté. Ah ! dit le progrès, si tous les journalistes faisaient comme lui, la racaille ne réagirait pas autrement que ce paysan malgré lui.

On se récrie : que n’a-t-il obtenu de ce que je critique ici ! Voyez cet homme qui dit : « C’est la fin » ! Les partisans du progrès trouvent aisément leur fin, la fin ne les a pas attendus. Amis, dépêchez-vous de filmer avant que votre heure ne sonne ! (Cet appel est bien inutile, tout le monde s’y est mis, et j’ai pu lire dernièrement sur une gouttière ceci : « Réalisez votre premier film dès onze ans ». Sinon ?)

J. de W.

La Vie moderne, un film de Raymond Depardon

images D.M.


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