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Prolongations du chapitre VII

notes ajoutées au chapitre 7, tome II de "Aujourd’hui réveil"
6 février 2021, par Dominique

ces pluies, ça noie le poisson

Ce chapitre s’augmente inconsidérément, considéré le prochain. En effet, la thèse IX de Benjamin est consacrée. S’il y en a une qui est particulièrement citée, c’est bien celle-là, citation le plus souvent accentuée d’une reproduction de l’Angelus novus de Klee. Je n’y suis pas. Je ne suis pas dans les dispositions les meilleures pour m’y mettre. C’est l’hiver, un hiver de façade atlantique, non loin de la Gironde, un hiver très arrosé s’il est plutôt doux. Très pluvieux, donc très sombre. J’attendrai le passage des grues. Il en est qui se déportent à l’ouest en remontant de leur station landaise hivernale. J’attendrai le départ des premières bernaches cravants. Pour le moment, c’est-à-dire tant que ne voilà revenus que de rares couples de tadornes, une grande aigrette contemplée au chenal de la craie, deux busards des roseaux près de Brouage, je me conserve, je mijote en ces nonchalances circonstancielles. Les quelques cigognes trempées que j’ai pu voir à leur perchoir officiel mijotent elles-mêmes et me montrent l’exemple. Celles-ci ne sont revenues de nulle part, descendues plutôt du Nord. Seront-elles bousculées par les espagnoles ou les marocaines qui ne vont pas tarder ? je ne saurais le dire ni le vérifier. Je n’attendrai tout de même pas le retour de la cisticole et de la bouscarle. Ces deux oiseaux reviendront en leur temps, une fois du moins réglée la question de l’ange, nouveau ou déchu. Le héron blanc immaculé, Ardea alba, dit grande aigrette, très manifeste dans le marais – je veux dire d’une parence nette, on n’peut pas l’rater – ne s’expose pas si souvent que le prétendent les encyclopédies. En voici d’autres dont on se méfiera. Je vais jusqu’à me demander si les nombres qu’elles distribuent soigneusement ne visent jamais qu’à justifier le maintien et le développement des administrations publiques ou privées qui les fournissent. La reprise d’Héraclite par Diogène : « Par le chien ! Écoutez-vous parler ! » fait une sûre consigne. Aujourd’hui que je nonchale mes prolongations circonstanciées, je note qu’aux vieilles recettes (sic) du Capital, le Travail oppose les siennes, syndicales, tout aussi vénérables. Ce dernier se plaindra demain que le premier l’aura nassé, matraqué, éborgné, pour rien. La cocotte-minute fut inventée par un ingénieur [Papin 1679] qui avait observé la chose, et son logos.

Oscar Wilde ne fut ni le premier ni le seul à insister là-dessus : l’art est critique ou n’est rien. La critique est associée de longue date au concept de crise. Échos signifiants à l’œuvre, et de longtemps si l’on en croit les dictionnaires étymologiques. Un lecteur du séparatiste Wolman peut savoir que le krinein grec signifie d’abord séparer, et ne s’étonnera de l’extension du sens que ce mot pourra prendre, comme porté par une onde métaphorique. La thèse de Marcell Szabó [à soutenir au printemps, le coin bon croise les doigts] porte, à ce qu’il semble, lecture faite de sa conclusion, là-dessus. L’université lui ayant demandé une thèse comparatiste, il compare. Et de comparer les œuvres de Gertrude Stein, Francis Ponge, et Christophe Tarkos, c’est la crise à l’ouvrage qu’il découvre. Je note au passage que de ces trois auteurs, les deux premiers sont loin d’être recommandés. Trop lus, et bien mal lus, combien se sont englués ou pris aux filets des pièges dont ces deux-là n’étaient que les appelants ! Le dernier n’est toujours pas interdit à ma connaissance, mort trop jeune il y a trop peu, qui sait. La crise, j’entends son concept, s’est comme le reste décomposée à l’abri des discours. En voici trois modes, relevés par Szabó : biographique, conceptuel, discursif. La crise biographique est connue, et courue : qui ne se souvient du pilier de Claudel, de la paralysie de Bousquet, du double voyage de Melville, il nous en viendraient de ces faits disruptifs autant que de souvenirs littéraires ; à chacun le sien. Y inclurait-on les moments révolutionnaires de l’époque vécue par les auteurs, que la preuve y serait imparable. La crise du concept même est plus rare comme plus discrète, quoique évaluable. Oscar Wilde, en ses essais antérieurs à la crise personnelle qu’il eut le malheur de connaître, indique le point d’entrée d’une crise majeure de la critique, si longtemps par exemple après celui décrit par Platon. La longue période de l’entre-deux guerres est de même celle d’une crise étouffée par la seconde, car, entrant elle-même en crise, elle ne pouvait qu’approuver ou soutenir les mouvements révolutionnaires de l’époque. Il n’est donc pas surprenant qu’après tant d’échecs et de décombres Benjamin, enfin le discours advienne, au pas de sa critique. Là-dessus, mes auteurs ne sont guère nombreux. Comme j’ai dit, j’ai fait ce que j’ai pu. J’ai donc lu Émile Benveniste et Jacques Lacan. De ce point de vue, Stein et Ponge ne sont plus les contemporains de Christophe Tarkos. Pour lui, qu’il le sache ou non, qu’il en tienne compte ou non, la méta-chose n’est posée que d’être refusée. Il n’y a pas de métalangage, pas de métadiscours, pas de métapoétique. Le discours sur le discours est toujours un discours, et ce serait être absurdement religieux que de supposer qu’un Autre puisse tenir, soit ek-sister Lacan, au-delà. Dès lors, suivrons-nous Szabó lorsqu’il suggère [ailleurs, il l’aura montré, cf. Aujourd’hui réveil, « a közeli limbus », éditions Pontcerq, à paraître, 2022] – peut-être se méfie-t-il de l’Université, pour quoi il ne va pas au-delà de la suggestion – que le discours, tel qu’il est, est rythmique de crise et crise de rythme, continues, et que la reprise d’Homère, la fabrique du pré Ponge, l’écriture d’un poème d’eux tous jusqu’à nous-autres, font interruption et coupure, arrêt et décision, aussitôt avalés par le flux et noyés, quoique pas sans possible conséquence écrite.

De même interrompt le flux rassemblant les heures ressemblantes des averses longues et transverses de l’hiver océanique le moyen duc, Asia otus, du moins son observation abrupte, d’œil et d’oreille. Interruption qui me permet d’en finir ici du chapitre sept nonchalamment prolongé.


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