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Note d’un salmonidé

à propos de François Matton
10 février 2014, par Dominique

À l’occasion de l’exposition "Dessins sauvés des eaux", François Matton nous propose une image de son travail, quelque chose comme une parabole, à la manière d’un Luc plutôt que d’un Pierre ou d’un Matthieu, soit avec beaucoup d’élégance. Je fréquente et ses dessins et ce qu’il en écrit ici ou là depuis que j’ai croisé les premiers, et les chinoiseries que tout cela me suggère m’ont vivement intéressé. Parabole évangélique ou anecdote taoïste, il faudrait s’entendre, me direz-vous. C’est bien là preuve de ma désorientation, voire de mon imbécile stupéfaction. Je reviens donc à la figure franciscaine que je vous donne sans coupure ; suivra mon questionnement :

« Dessiner, pour moi, c’est tout d’abord plonger dans le flot de l’existence. Petit filet d’eau, rivière décidée ou torrent de boue, la variété du flux ne manque pas de charme. Une fois dans l’eau, plusieurs possibilités : soit on se laisser dériver comme les enfants de La nuit du chasseur, soit on tente de remonter la rivière vers sa source comme de braves saumons (courage), soit enfin on s’assoit sur la berge pour observer le flot. La tentation est grande alors de sauver de la noyade quelques poissons. Dessinons-les avec amour avant de les remettre à l’eau, ça nous fera toujours quelques amis. »

J’entends bien qu’une rivière ne laisse guère le choix que de dériver suivant son cours, ou de la remonter. La dérive ici proposée est motivée ô combien, car, on se souvient des poings du Pasteur Powell, c’est la mort qui guette ces deux enfants ; mais que font nos saumons remontant la Nive au Pas de Roland, sinon de saut en saut gagner les hauteurs afin de s’y reproduire et clamser ? Aussi, j’entends bien que notre saint François préfère se poser à Navarrenx afin de leur causer un brin. Dès lors, il s’exclut du flot, n’est-il pas vrai ? Je crois, moi, que notre dessinateur n’est pas un saint et qu’il trempe comme tout un chacun, qu’il marine dans l’jus d’la vie. Ses dessins du reste en témoignent. Il y a dans les courants les plus impétueux de la planète de ces oiseaux qui ne se laissent emporter, comme ils ne remontent à quelque source spongieuse. Ce sont les merganettes des torrents, dans les Andes, ou les canards bleus de Nouvelle Zélande, qui plongent dans les rapides et les cascades, contournent les rochers, disparaissent et ressurgissent indifférents à la brusquerie des courants, bien nourris de mollusques et de larves. Chez nous, un lointain équivalent pourrait s’offrir avec le Cincle plongeur, point canard mais passereau. Notre équivalence n’est pourtant guère acceptable, car si nous remettons François Matton à l’eau, ces oiseaux ne sont guère productifs et ne publient pas chez P.O.L. Alors ? Alors ?
Alors, les deux dernières phrases en diraient-elles un peu plus que je ne l’ai cru les lisant, de la position de François Matton ? Sauver les poissons de la noyade, en voilà un paradoxe. Ou c’est que notre artiste est pêcheur – pécheur, il l’est, nous l’avons noté. Ou c’est qu’il en est toujours à ces saumons qui sautent, et sautent de travers, et d’échouer sur la rive, où il les dessine avant de les remettre à l’eau ?

On se demande. On se demande.

À vrai dire, à voir les dessins de François Matton, je me demande, et je lui en sais gré. C’est pourquoi j’ai écrit cette page, au passage.


Sur une proposition d’Hélène Paris, la galerie Think&More a le plaisir de vous convier au vernissage de l’exposition "Dessins sauvés des eaux" de François Matton, le jeudi 6 mars 2014 à partir de 19h.

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