Accueil > Nouvelles > La ballade de Jim

La ballade de Jim

musique Gorgé texte Demarcq
21 octobre 2016, par Francis

La "ballade de Jim" est extraite d’Avant-taire, roman en vers où l’auteur évoque son enfance. Il passait l’été à Berneval, près de Dieppe. Avant sa naissance, en août 1942, les Britanniques avait tenté un débarquement. Oscar Wilde avait séjourné au village à sa sortie de prison en 1897. L’auteur reprend les rythmes de la Ballade de geôle de Reading pour raconter l’incursion malheureuse d’un commando anglais. Les faits sont authentiques, le personnage est fictif.


la ballade de Jim



la ballade de Jim

I

Il a pour se gratter le crâne ôté son casque
son treillis kaki les poches pleines
de chargeurs et cisailles des grenades dans un sac
à l’épaule une mitraillette Sten
ce doux soir du 18 août 42 que sa
coquille de noix quitte Newhaven

Un Euréka dit-on étonné que ça flotte
contreplaqué sur cadre en fer
20 hommes 3 marins tassés dans ce landing boat
à 9-10 nœuds prenant la mer
au même instant que 2 virgule 3 centaines d’autres
direction Dieppe et pour eux Ber

neval ils le savent objectif du commando
la batterie baptisée Goebbels pile
en haut d’une falaise 7 canons dans 3 blockhaus
qui auront à portée 5 000
Canadiens largués sur les galets à l’assaut
du port de Dieppe et de la ville

connue des Anglais dont Churchill
qui s’y était trempé les pieds dans l’eau

* * *

Jim a remis son casque la mer est presque plane
une brise tiède le dorlote après
3 semaines à crapahuter sur l’île de Man
dans la mitraille les barbelés
sauter courir grimper ramper râper sa couenne
Jim rêve à demi ballotté

de quelles pensées la fille embrassée dans la rue
un soir et puis rien les préceptes
d’un paternel gazé sur la Somme qu’il a vu
cracher ses poumons sur des crêpes
ou ce bout de poème qui rapplique incongru
what hunted thought quickened his step

Minuit un clin de lune à son premier quartier
le sien qu’il n’aime pas la banlieue
de Manchester sa mère veuve partant travailler
au lycée il s’est senti mieux
de lieu en lieu l’armée qui fait tout oublier
à part peut-être un vers ou deux

Bern’val you know l’interrompt son voisin I can’t
recall who told me Oscar Wilde
on his release from jail spent a Summer at Bar
naval Hôtel de Plage exiled
there I suppose not because what painted Renoir
les pêcheuses de moules were not wild

II

Une soupe froide avalée Jim quasi roupille quand
fusées éclairantes projecteurs
des rafales d’obus sifflent aïe un convoi allemand
cargos dragueurs de mines tankers
croise la flottille surprise à 4 h sans défense
qui s’éparpille coquilles de peur

Au loin riposte un escorteur anglais sur qui
les tirs teutons se concentrent
on l’aperçoit en feu du canot à Jimmy
perdu sous peu d’étoiles entre
on and off to a bad start dit l’un we proceed
crie le captain you’ll be valiant

Le cap sur Yellow One nom de code de la plage
du Petit Berneval 5 Eur
ékas sur 23 se réorganisent au large
100 hommes dans la brume à l’aurore
pointant chacun ses armes l’angoisse cède au courage
les falaises entrevues après l’heure

prévue marée haute galoper sur les galets
déjà sentinelles donnent l’alerte
le temps de Achtung Minen couper les barbelés
sur le ravin ça mitraille sec
où les gars rampent ripostent remontant jusqu’au pied
des villas vers 6 h et quelques

* * *

L’idée de moi pas encore né assiste à tout
depuis la bicoque à Gombault
le major Young itou des falaises d’Yellow Two
a vu débarquer 5 canots
vers l’est où lui-même fonce avec 19 casse-cou
sauvés de la pagaille sur l’eau

Young contourne les Jerries par Berneval-le-Grand
planque ses Tommies dans les blés mûrs
canarde la gueule des Goebbels fous 2 h durant
et 3 par 3 rembarque tous ses durs

Plus près de moi le spectacle est moins héroïque
par compagnie par escadron
de la côte ou l’arrière 300 Teutons rappliquent
écraser la frêle incursion
mon enfantôme à travers murs voit sa réplique
Jim assiégé dans une maison

Sont 4 à tirailler des fenêtres en compote
2 tentent une sortie rampante
mais trop à découvert devant bien trop de Krauts
reviennent dans la carrée fumante
où Jim dit our munitions have almost run out
et ils posent leurs Sten dans l’attente

du pire ou perhaps qui vers midi se produit
se sont tues les mitrailleuses
les gars par les fourrés entament un fier repli
car la manœuvre est périlleuse
les Fritz ratissent remuent les morts prennent les meurtris
eux jettent un œil sur la valleuse

Comment l’ont-ils redescendue ça j’ai mal vu
mais sur la plage pour les copains
des épaves en fait d’Euréka et les foutus
hitlériens partout l’arme au poing
Jim longeant la falaise trouve une crevasse obscure
où j’irai me cacher gamin

III

Le soir fait prisonnier Jim à Dieppe rejoignit
2000 Canadiens survivants
la plupart au Stalag viii-b en Silésie
3 ans à trimer dans les champs
sauf le dimanche où Jim suit les cours de Froggy
un Québécois quoi très marrant

Lorsqu’à Noël un caporal monte une chorale
reprenant cet air du folklore

We rubbed the doors and scrubbed the floors
And cleaned the shining rails
And rank by rank we soap the plank
And clattered with the pails
We banged the tins and bawled the hymns
And sweated on the mill
We sewed the sacks we broke the stones
We turned the dusty drill

la grenouille réfléchit quoi oser joyeux drille
et traduit gaîment de traviole

Et de brosser leurs groles et récurer leur geôle
clignant des yeux sur les barreaux
de laver la boue des planchers à tour de drôle
dans un claquant chaos de seaux
Et de brailler des hymnes et tailler des cuillères
qui pourront creuser un tunnel
de fabriquer des sacs et y fourrer la terre
pour tous ou moins l’échappée belle

Jacques Demarcq
extrait d’Avant-taire
éditions Nous, 2013

Avant Taire

Photo : G. Touren

article précédent : Wooden Skiff Piitta

article suivant : Mes langues ocelles