Accueil > Nouvelles > ÉLOGE

ÉLOGE

prose dithyrambique du librettiste au compositeur
12 mars 2021, par Dominique

Je vais faire ici-même un éloge qui ne paraîtra pas inattendu, puisqu’il s’agira de Francis Gorgé.

Que sont donc ces temps, où
S’entretenir d’arbres est presque un crime
Puisque c’est se taire sur tant de forfaits !

Brecht, À ceux qui sont nés après nous.

Je vais faire ici-même un éloge qui ne paraîtra pas inattendu, puisqu’il s’agira de Francis Gorgé.

Celui-ci vient de publier sur la toile deux nouvelles pièces, après avoir publié rassemblés ses travaux autour des préludes de Debussy, et quelques interventions musicales sur des courts-métrages de Doris Streibl.

Tout cela ne sera pas applaudi : les conditions qui sont faites aujourd’hui à la musique et aux musiciens ne le permettent plus. Les salles de concert sont fermées, abolies. Qui sait si elles seront ré-ouvertes un jour – après cette peste n’en viendra-t-il pas une autre ? – et dans ce cas, il est peu probable que la musique de Gorgé soit alors jouée plus qu’elle ne l’a été dans ces endroits depuis longtemps réservés.

Cette musique pourrait se voir attribuer quelques pouces levés ou autres « émojis ». C’est le meilleur qu’elle puisse attendre, et atteindre, où l’on peut l’entendre. Encore faut-il que le spectateur d’hier, pur et simple consommateur d’aujourd’hui, la découvre dans l’océan virtuel sans cesse augmenté, milliards de bits où « s’échangent » toutes les formes, tous les types, enfin tout et n’importe quoi, égalitairement, croit-on.

L’éloge prend son élan dès ces premiers mots. Car il faut le caractère certain et l’attachement caractérisé d’un rêveur d’art pour ne rien céder à l’industrie culturelle, et concentrer énergie et pensée sur une pratique musicale désormais totalement diluée. Gorgé nous donne dans son activité la possibilité de penser à tous ceux qui préservent un maigre possible, soit une utopie très discrète. Le type de collaboration qu’il a de plus choisi de longtemps, et qu’il maintient contre vents et marées fait partie de cette utopie. J’en sais quelque chose, d’avoir été invité à participer à quelques-unes de ses créations, d’où l’éloge, que je poursuis.

Suite à Bercé a été composé comme l’avaient été ce que je nommais les cantates profanes produites plus tôt. De mon point de vue, qui lisais le poème que j’avais écrit, la musique se levait de nulle part, apparaissait sous les doigts de Gorgé à la guitare, où venue de décisions qu’il prenait face à ses instruments et appareils. Je ne pouvais être de quelque conseil que ce soit car j’en étais à chaque fois trop ébahi. Seul tenait quelque rôle conséquent le poème lui-même, que toujours il entendait, composant. J’avais à ma charge de le corriger s’il se démontrait qu’il le fallait, ou du moins d’en ménager la lecture d’autre façon. Pour cette Suite, donc, écrite à l’époque où je fréquentais Bercé, ce furent quelques élans différenciés.

Une dizaine d’années plus tard, et cet écart est également digne d’éloge, car il signifie, Gorgé reprend donc l’ensemble et le transforme. D’une suite, il fait un poème musical. Et la forêt s’illumine à nouveau. Le compositeur qu’il est s’explique, il dit ceci et cela, qu’il souhaitait plus d’unité à l’ensemble, qu’il s’est déterminé en choisissant la pièce la plus aboutie de 2011, qu’il a réécrit les autres de sorte à former comme une symphonie romantique. Oui, bien sûr, mais ce qu’il préserve, ce qu’il tait, ou du moins ce qu’il ne dit pas, car c’est à l’éloge de le dire, c’est combien, une fois encore, s’épanouit le possible de la musique, au-delà du son lui-même, et ailleurs – mais c’est l’impératif utopique déjà loué – que là où elle est aliénée.

D.M.


Photos : F.G. et Jan Eerala

Suite à Bercé - 2021
Moment


article précédent : Un marais

Article au hasard :

Image
Raven Dance

Gorgé - Eerala

assezvu © 2018 contact