Accueil > Écrits d’herbe... > Divague, divague,

Divague, divague,

il en restera toujours quelque chose.
7 janvier 2016, par Dominique

« Les Sumériens commencent par inventer une sémiologie, si l’on entend par ce terme le seul domaine formel, la seule symptomatologie ; considérés en eux-mêmes, les signes ne sont-ils pas, d’abord, des formes physiques purement matérielles et à la rigueur dénuées de sens ? » Glassner.

Glassner poursuit :

« Leurs inventeurs ne créent pas seulement des marques nouvelles, ils s’inspirent aussi de signes préexistants qu’ils identifient, lorsqu’ils les observent dans leur environnement, et qu’ils manipulent afin de les intégrer dans le système qu’ils élaborent. »

Un peu plus loin :

« S’il est vrai qu’à la base de toute écriture il y a l’image, ce ne peut être qu’un constat technique, le dessin et l’écriture partageant au niveau biomécanique les mêmes bases physiologiques puisqu’ils sont l’un et l’autre des signes visuels. »

Et :

« Le fait de créer un système de signes, quel qu’il soit, implique une opération mentale de captation et de motivation qui, lorsqu’il s’agit d’une marque inspirée d’ailleurs, consiste nécessairement à la transformer. »

cunéïforme

Page précédente, je note un lieu commun : l’écriture est une pratique. On y trouve des modèles qui peuvent être enseignés, que chacun accommode à sa main. Cet accommodement peut devenir un fait social, ne dit-on pas que le médecin a une drôle d’écriture. Des écritures se prêtent avec plus ou moins de bonheur au tour de main, la chinoise par exemple a ses calligraphes. J’observe que tel lecteur ne pourra lire telle page manuscrite quand un autre s’y retrouvera. Page précédente, je lis le « à jour fixé » sans autre difficulté, quand le transcripteur qui décrit la page aux clients des enchères indique « illisible ». La mer, celle des laisses de mer, pourrait de la même façon laisser courir sa plume sans précaution comme je fais quand je prends des notes pour moi-même, ce pourquoi elle nous deviendrait illisible. Et si quelquefois elle écrivait en capitales, provoquée par l’importance de ce qu’elle découvre ou se propose ? ou décidée pour une fois à s’afficher ? à déclarer ? Le fait doit être si rare que nul ne l’a observé encore, que je sache, ou qu’il ne l’ait noté et livré.

gravité tourbillonnaire 1

gravité tourbillonnaire 2

J’ai remarqué à Oléron que certaines plages sont particulièrement silencieuses, presque muettes. On y trouve toujours du visible, l’image pour nous-autres est très attirante, mais le lisible disparaît, effacé ou jamais inscrit. De longs allers-retours sur ces étendues absconses avec du vent pour chasser vers l’amateur le sable dunaire en longues tresses mouvantes et serpentines, ailleurs des vagues de vieille houle s’écroulant tout uniment avec des silences incongrus, vous ramènent l’esprit troublé, interrogatif assez pour reprendre les dernières leçons de Benveniste.

muet 1

Si l’océan nous laisse du lisible tout au long de son littoral, si l’orage nous abandonne séparés lueurs et cris, si même l’exultation printanière des oscines ou la rumeur d’une corberaie participent au variable entassement de signifiants dans la nature, je ne prétends y découvrir aucune langue, pas plus d’écriture. Cela soit dit, et écrit. Ce chemin qu’il n’y a pas m’est barré, je ne prétends pas à ces aventures d’imbéciles mystificateurs. Je m’autorise pourtant à critiquer vertement le départ des discours universitaire et scientifique. Ni la langue ni l’écriture qui s’y appliquera, pente forcée ou non, n’ont vocation à communiquer. La communication, voilà qui démange la bouche de nos universitaires et scientifiques en phase terminale. C’est affreux, les médecins sont dans le coup, qui n’ignorent pas qu’ils vous l’ont infestée de champignons. Changeons d’image et de sujet. J’ai lu quelques auteurs qui résistent un peu, et n’introduisent leur lecteur au servage communicatif qu’après avoir tenté autre chose, tâté une page ou deux de l’expression par exemple. J’ai voulu bien plus résolument, et d’entrée, de l’avoir vu faire par quelques-uns, ce d’avoir lu ce qu’ils nous avaient laissé et qui avait pu nous être transmis, j’ai voulu produire du sens. On m’entendra, s’il reste de l’on pour entendre, quand cette engeance qui nous écrase, qui nous appauvrit comme elle appauvrit l’uranium, aura disparu comme ont disparu les rois fainéants. À voir dire, c’est assez mal parti, et ce que j’ai pu produire, engoncé dans les formes à critiquer auxquelles je tentais de me soustraire, par soustraction précisément s’est trouvé bien mince. C’est pourquoi j’en rajoute ici-même.

muet 2

muet 3

Un mot malheureux en fin d’article. J’y suis contraint. Je souhaite en effet que les dernières leçons de Benveniste soient lues, mais non ce livre éprouvant dont elles sont, ma foi, je ne sais guère ce qu’elles sont, ni ce qu’elles étaient, ni ce qu’elles deviennent, épaissies par un fatras de préface, postface et autres pages appliquées. Je connais ce monde qui vient là se tartiner de savoir et d’autorité. Ce qu’il vaut : rien, zéro, néant.

sable

article précédent : Dérive

article suivant : Cahiers