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Au désert

La deuxième entrée de l’opéra : Le Premier Monde.
23 février 2014, par Francis

Il y a des dieux parmi les oiseaux.
Le Coq de roche est un dieu.
Les dieux sont assoupis depuis des lustres, mais celui-là est réveillé.
Ce doit être que des hommes ont brutalisé son monde.
Que fait-il ? Il voyage.
Au désert, il croise un autre oiseau dont il fait un autre dieu, le Sirli.
Tous les deux prennent leur envol pour en faire un troisième, ailleurs, le Calao.
Trois dieux pour faire disparaître un monde.

PERSONNAGES :
Le sirli, une alouette du désert : Francis Gorgé
L’olivier, un vieil arbre : Jacques Demarcq
Claire O., anthropologue en mission : Hélène Sage
L’Homme du Désert, le dernier habitant de l’oasis : Dominique Meens
Le coq de roche, dieu : Valérie Barki


Au désert, dans une oasis qui s’ensable, une anthropologue tente de persuader le dernier habitant des lieux qu’il doit les quitter, rejoindre ses enfants partis en Europe. Il hésite car son départ causerait la mort de son seul arbre, un olivier. L’arbre de son côté confie à son amie Sirli (une alouette) qu’il est amoureux de l’anthropologue et souffre de soif à en désirer mourir. Le Coq de roche apparaît, furieux d’avoir échoué dans l’acte précédent. Ses dons hypnotiques permettront à l’olivier de survivre, heureux.




1. Prélude

musique : Gorgé



On découvre au lever du rideau un jardin mourant au milieu du désert. Au centre, un olivier sur lequel perche un Sirli de Dupont. Nuit laiteuse et chaude.




2. Scène 1

musique : Gorgé, texte : Meens



L’arbre et l’oiseau dialoguent, profitant de la relative fraîcheur.

Le sirli
Tu es sec comme un coup de trique mon vieux,
Sec sec trique trique !
La voilà la dernière la nuit du vieil olivier ;
Dernière veille, nuit d’olivier.

L’olivier
Tu me dis ça chaque soir que Dieu fait.
Chaque jour je brûle un peu plus.
Prie Dieu que l’homme cesse de m’abreuver.
Prie-Le qu’il ne vienne prolonger mon supplice.


Le sirli

C’est la dernière nuit,
Veille olivier !
L’eau qu’il te donne, il s’en prive.
Il est aussi desséché que toi,
Il mourra, tu mourras.
Je filerai d’ici,
Fissa.
Je laisserai mon perchoir aux corneilles.

L’olivier
Et cette femme avec lui,
Cette femme que j’aime ?
Dis-moi Sirli, toi qui vois tout ici-bas
De là-haut,
Que deviendra-t-elle ?

Le sirli
Elle ? Je ne sais pas.
Je ne la comprends pas.
Je ne comprends rien à ce qu’elle baragouine,
Rien de rien, baragouin.
Les voici, bois vieil olivier,
Bois l’eau du vieil homme,
Bois l’eau de la belle étrangère,
La dernière eau, bel olivier.
(il s’envole)




3. Scène 2

musique : Gorgé, texte : Meens



L’Homme du Désert et Claire O. s’approchent, transportant des seaux pleins d’eau.

Claire O.
L’oiseau ! Je l’ai vu cette fois !

L’Homme du Désert
Remercie-le. La chance est sur toi petite.
Verse ton eau.
Verse-la comme je verse la mienne,
Doucement,
Comme je t’ai montré.
Cet olivier est plus vieux que moi,
Il a vu mon père et le père de mon père,
Il ne voit plus mes fils.
Sois douce avec lui.

Claire O.
Tes fils te réclament.
L’olivier ne peut rien pour toi,
Le sable mange ton jardin,
Les puits ont tari.
Laissons cette eau croupie
Et rentrons.

L’Homme du Désert
Oui
Rentrons.
Chacun chez soi.
Chez toi, mes fils,
Ici, chez moi, le sable du souvenir.

Claire O.
Ne fais pas l’enfant.
Viens avec moi.
Tes fils ont préparé vos retrouvailles.
Vois, le jour se lève, on nous attend.




4. Scène 3

musique : Gorgé, texte : Meens

La nuit suivante, au jardin. Sur la branche de l’olivier, un autre oiseau s’est posé : le coq de roche.

L’olivier
Ça recommence.
Sirli, je suis vivant.
Ce n’était pas la dernière eau,
Ni la dernière nuit.
Quand vont finir mes souffrances ?

Le coq de roche
(à l’olivier)
Tu ne souffres pas.

Le sirli
(au coq de roche)
Qui es-tu toi ?
Que viens-tu faire sur mon arbre ?

L’olivier
(au sirli)
C’est ma foi vrai.
Sirli, je respire,
Plus rien ne me brûle !
(au coq de roche)
Qui es-tu ?
Qu’as-tu fait ?

Le coq de roche
Je suis un fantôme, un dieu d’ailleurs.
Je ne fais rien qu’un dieu ne puisse faire.
Je me venge.
(comme Claire O. s’approche, il s’envole, le sirli avec lui)




5. Scène 4

musique : Gorgé, texte : Meens

Claire O.
(elle marche vers l’arbre)
Il est parti.
J’ai réussi à le convaincre.
Comment aurait-il pu survivre ici ?
Tous sont partis, les fils d’abord,
Puis les femmes, sœurs, épouses et mères.
Quelques vieux refusaient de quitter l’oasis.
C’était le dernier. Les masures sont vides.
Je les fouillerai, on ne sait jamais :
Un objet, un outil que je n’aurais jamais vu,
Qu’ils m’auraient caché.
(elle s’assoit contre l’arbre, s’adosse)
Tiens, c’est encore humide.
Nous ne l’avons pourtant guère arrosé.
Il n’y a plus une tasse d’eau au fond des puits.
Il n’a pas plu ici depuis…
Voyons…
Mon premier séjour…
Voyons…
Depuis la guerre je crois…
(elle s’endort)




6. Scène 5

musique : Gorgé, texte : Meens

Claire O. endormie, les deux oiseaux reviennent.

L’olivier
Est-elle belle, n’est-ce pas ?

Le sirli
Il est parti.
Elle est restée.

Le coq
Où est-il ?

Le sirli
Là-haut, dans le nord,
Très loin.
Chaque jour là-haut
Il pleut de l’eau sale.

Le coq.
Que fait-il ?

Le sirli
Il se lève avec ses fils,
Il sort avec eux.
Eux vont, lui s’assoie sur un banc,
Il les attend.
Quand ses fils rentrent,
Il rentre avec eux.

Le coq
Très bien.
Que font ses fils ?

Le sirli
Ils vont, ils viennent.
Leurs mains s’abîment.
Leur regard s’éteint.
Dehors il pleut de l’eau sale.

Le coq
Très bien.
Les femmes ?

Le sirli
Je ne sais pas.
Elles vont comme les fils et elles viennent
Et elles sont là et elles vont et elles viennent.
Il n’y a que le vieux que je vois,
Parce qu’il ne bouge plus sous l’eau sale.
Tu m’agaces, démon.

Le coq
Iras-tu demain nicher sous l’eau sale !
Olivier ! Fais comme j’ai dit !

(L’olivier se penche vers Claire O. endormie, ses branches lui font comme un berceau verdoyant soudain)

Claire O.
(comme s’éveillant et apercevant deux princes maures, qui sont le coq de roche et le sirli transformés de son rêve)
Ne me touchez pas !
Ne me touchez pas !

Le coq de roche
Ne craignez rien princesse.
Nous sommes de passage ici,
Notre caravane approche.
Votre père et le mien m’envoient vous éveiller
Pour les festivités du soir.

Claire O.
Mon père ? Une fête ?
Comme c’est étrange.
(au coq de roche)
Je ne crois pas vous connaître.
Ce Monsieur peut-être…
(au sirli)
Nous nous sommes rencontrés n’est-ce pas ?

Le coq de roche
(au sirli)
Que dit-elle ?

Le sirli
(au coq de roche)
Je ne la comprends pas.
Je ne comprends rien à ce qu’elle baragouine,
Rien de rien, baragouin.

(Pendant ce temps, la caravane qui s’approchait s’installe. On danse. Claire O. est émerveillée. Elle croise le coq de roche à plusieurs reprises au cours de la danse. Ils se parlent. On les entend quand la musique s’apaise)

Le coq de roche
Vous m’attendrez ?

Claire O.
Je vous attendrai.




7. Scène 6

musique : Gorgé, texte : Meens

La scène se passe très longtemps après. Claire O. vieillie, comme épuisée, est toujours assise au pied de l’olivier qui, lui, est resplendissant de vie. Les deux oiseaux y sont perchés.

Claire O.
Je fais un rêve chaque nuit.
L’arbre a survécu.
On me réclame là-haut, dans le nord.
Il me semble que j’attends quelqu’un.
Comment pourrais-je quitter cet endroit
Sans comprendre, sans avoir compris.
Je dois rentrer, disent-ils,
Et qu’ils passeront cette nuit pour la dernière fois.
Il me semble que j’attends quelqu’un.
Les oiseaux, je les vois.
Chaque matin, ils s’envolent
De mon olivier.
Quand je dors à son pied, je comprends.
Il me semble que j’attends quelqu’un.
Je préfère comprendre.
Je préfère dormir.
(elle s’endort, les oiseaux s’envolent)

L’olivier
(penché sur elle et comme l’embrassant)
Est-elle belle, ma princesse !
(il l’entoure de ses bras, elle disparaît sous la verdure)

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